Nouvelles
Catastrophe humanitaire, irresponsabilité de nos dirigeants et urgence du dialogue national

par Jean Denis Saint Félix S.J. 
18 Fév 2019

1. Après plus de huit (8) jours de silence, alors que le pays est à feu et à sang, le président de la République, SEM Jovenel Moïse, a finalement pris la parole mais pour ne rien dire ou, pire, pour jeter de l’huile sur le feu. Pourtant c’est la nation entière qui était en attente, souhaitant – sans trop de réalisme – que Mr. le président serait à la hauteur de la gravité du moment. Déception, répugnance, colère, honte: tels sont les sentiments exprimés par plus d’un en réaction à ce discours qui a duré environ sept (7) minutes.

2. « Fanfaronnades. Dénigrement de vos collaborateurs. Fureur répressive. Injures et aplatissement servile devant l’international ou les États-Unis » : telle est la réaction de l’écrivain Lyonel Trouillot, convaincu qu’avec ce discours, sept longues minutes ont été carrément ravi du temps de la nation. Selon le Journaliste Roberson Alphonse, « le président Jovenel Moïse, avec cette adresse à la nation, a choisi de contre-attaquer à un moment où la rue, de plus en plus remontée, demande son départ. Les premières réactions sur les réseaux sociaux montrent que le président Jovenel Moïse, loin de convaincre, semble avoir fait un discours qui risque d’envenimer une situation déjà compliquée. Les contre-feux du président risquent d’attiser le feu intérieur de ceux qui manifestent. »

3. Le député Jerry Tardieu, lui, parle de Coup raté. Comme plus d’un, il pense que « le discours tant attendu du Président Moise est venu jeter de l’huile sur le feu. » Après huit jours de manifestation populaire et de paralysie totale des activités dans le pays, le chef de l’État est finalement sorti de son mutisme sans pourvoir annoncer des mesures concrètes allant dans le sens d’une sortie de crise. Selon lui, aucune allusion n’a été faite aux dispositions prises pour répondre aux revendications populaires légitimes (cherté de la vie, justice sociale, perte du pouvoir d’achat, dévaluation de la gourde, demande de justice et lutte contre la corruption). Coup raté pour le président qui a plutôt aggravé la situation et hypothéqué les minces chances qu’il avait de renverser la vapeur. »

4. Entre-temps, mardi dernier, l’association des hôpitaux privés d’Haïti, au nom de ses 28 hôpitaux membres, avait exprimé ses vives inquiétudes quant à la dégradation rapide de la situation socio-économique et politique de notre pays durant ces derniers jours. Aujourd’hui encore, Le Nouvelliste, le plus grand quotidien du pays soulignait que « des hôpitaux et des centres de santé dans l’aire métropolitaine et dans des villes de province sont en rupture d’oxygène depuis plusieurs jours. La matière première nécessaire à la fabrication de cet élément indispensable aux hôpitaux est bloquée au port de Lafiteau à cause des troubles sociaux. »

5. Quelques supermarchés ont pu ouvrir leurs portes juste pour quelques heures dans la matinée pour permettre à quelques citoyens de se ravitailler, mais la plupart des étagères étaient vides. L’office de Protection du Citoyen (OPC) rappelle que « dans diverses régions, en particulier dans l’aire métropolitaine, de nombreuses personnes n’ont plus accès à l’eau, à la nourriture et aux soins médicaux. Les femmes enceintes sont obligées d’accoucher à domicile dans des conditions difficiles en l’absence de professionnels de santé, compte tenu de l’inaccessibilité des voies publiques. Les patients atteints d’insuffisance rénale sont incapables de se faire traiter. Dans les hôpitaux provinciaux, plusieurs patients sont déjà morts d’un manque d’oxygène. D’autre part, les enfants de familles à faible revenu meurent de faim dans de nombreux quartiers pauvres du pays. » Le pays est morcelé, aucune communication entre les différents quartiers de la Capitale. La connexion entre les différentes villes du pays et avec la Capitale est inexistante.

6. Quelle issue ? Jusqu’à quand le président de la République pourra-t-il tenir ? Son incompétence, sa maladresse, son entêtement et son impopularité ne cessent de lui indiquer l’EXIT DOOR. Mais attention ! S’il doit partir, il ne doit pas le faire seul car les autres instances de l’État sont aussi inaptes et corrompues, et participent à notre spectaculaire descente aux enfers. Dans une note signée par les représentants des Églises catholiques, protestantes et anglicanes, et adressée aux principaux acteurs et protagonistes de cette crise, nous lisons ceci : « aucun sacrifice n’est trop grand, notamment, le sacrifice de votre orgueil, de votre pouvoir, de votre mandat d’un côté, et le sacrifice de votre capacité de mobilisation ou de votre force populaire, de l’autre côté. La vie des victimes sacrifiées à l’occasion de ces événements en vaut bien mieux. »

7. Des mesures immédiates, concrètes et efficaces doivent être prises pour améliorer les conditions de vie de la population et éviter la catastrophe humanitaire qui nous guette de toute part. Tous les efforts doivent être conjugués en vue de faciliter l’accès à l’eau potable, aux médicaments et aux produits de premières nécessités.

8. L’exécutif, La Primature, Le Pouvoir Législatif, Le Judiciaire, Les Leaders de l’Opposition, Partisans De L’anarchie Et De La Violence, La Fameuse Communauté Internationale et plus précisément Le Core Group, tous ils font partie du problème et ont contribué à augmenter la misère du peuple et à alimenter sa colère. Ils cautionnent tous un système vétuste, pourri, qui est à bout de souffle, incapable de se reproduire et qui constitue une véritable machine d’inégalités, d’incurie, d’impunité et de corruption (el sistema no da más de sí). Cependant, aujourd’hui, cette crise semble nous offrir une opportunité en or qu’il faut saisir en toute hâte pour rebattre les cartes de la nation haïtienne. Cette fois-ci, il n’y aura pas de solutions cosmétiques, toutes faites, téléguidées et concoctées de toute pièce à partir de certaines ambassades de la place et profitables seulement au même petit groupe de toujours, formé de politiciens véreux et audacieux, qui n’attendent que leur tour pour piller les caisses de l’état et enrichir leurs clans et leurs familles. L’heure du dialogue tant réclamé par toutes les strates de la société haïtienne est sonnée. Impossible de faire semblant. Ce dialogue sollicite la participation d’hommes et de femmes honnêtes, compétents et crédibles. C’est tout un système, construit sur le mépris des plus pauvres et l’inégalité éhontée que ce dialogue est appeler à renverser. Ce dialogue national, inclusif – tout moun ladan, même le président- doit nous conduire inéluctablement à un autre régime politique qui passe, comme le prône J. Tardieu, par une nouvelle constitution, la mise en place des institutions républicaines, une véritable réforme économique et la tenue du procès Petro-Caribe.

9. Ceci ne saurait suffire car l’asphyxie économique demeure l’une des notes essentielles de la crise que nous sommes en train de vivre. En raison de l’analyse qui a été produite par les pères jésuites en décembre dernier, nous sommes en droit d’affirmer que le pays ne changera pas, les conditions de vie des masses populaires ne changeront pas, les crises à répétition ne cesseront pas si « le circuit financier et l’activité économique en général, spécialement les secteurs secondaire et tertiaire, restent prisonniers d’une petite élite monopoliste, opposée à toute émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs locaux. Cette élite toute puissante qui ne s’identifie guère à la majorité de la population, rodée aux pratiques de corruption et dépourvue de tout sentiment nationaliste et qui investit très peu dans le pays. » Le pays ne changera pas, la grogne, la colère séculaire de la population et les casses ne se tairont pas si « le haut patronat et les grands acteurs économiques en général n’arrivent pas à « une prise de conscience et à un engagement patriotique ferme et sincère, en vue d’apporter une contribution effective à la construction d’une société haïtienne plus juste, plus équitable et plus prospère. »

10. Le peuple haïtien, la majorité populaire a aussi son rôle à jouer. Sa posture de victime ne lui convient pas et ne correspond plus à la gravité de sa situation. Il doit se convertir en acteur. Les « gens de bien », qui restent enfermés et paralysés chez eux doivent rompre avec le silence complice et leur triste posture de spectateurs. En ce moment historique dans la vie de notre peuple, la presse aussi doit se hisser à la hauteur de sa vraie mission et de sa vraie vocation de formation et d’information, car tout en reconnaissant le travail louable de nos journalistes et de nombreuses stations de radio, nous devons déplorer le manque de professionnalisme et le fanatisme qui caractérisent le labeur d’un petit nombre et qui ternit l’image de notre belle presse dont nous étions si fiers. D’où le vrai rôle des leaders religieux et universitaires. Plus que jamais, un peu comme dans les années 1980, nous devons sortir de notre confort et de notre quiétisme, comme le dit le Pape François, pour accompagner le peuple dans sa lutte pour la libération intégrale. Nous avons le devoir, comme religieux et comme intellectuels, de faire route avec lui pour qu’il cesse d’être manipulé par les mercenaires politiques de tous poils. Il nous incombe aussi de relayer dans nos réseaux nationaux et internationaux la portée, l’urgence et la noblesse de sa lutte pour la justice et la dignité. Ce faisant, nous témoignerons de notre solidarité profonde avec le peuple et de notre fidélité à l’Évangile dont le dessein n’est autre que le salut du genre humain et de la création tout entière.

11. Enfin, nous jésuites d’Haïti, dans les heures qui viennent, nous nous ferons le devoir – au risque même de notre crédibilité – d’entrer en contact avec nos partenaires naturels d’ici et d’ailleurs ainsi que les autres secteurs de la vie nationale et pour proposer et penser ensemble un espace à partir duquel nous pourrions réfléchir aux mécanismes réels de ce dialogue. Nous voulons mobiliser toutes nos ressources tant humaines que matérielles, tous nos contacts et nos talents tant nationaux qu’internationaux pour l’aplanissement du terrain conduisant à ce dialogue en vue de la construction de ce nouvelle société dont nous rêvons tous. Nous voudrions apprendre de l’expérience et profiter de l’expertise de nos confrères et universités jésuites qui ont participé à ces mêmes processus dans des pays comme El Salvador et la Colombie, pour ne citer que ceux-là. Nous comptons sur la solidarité de la CPAL, de la JCU, de la Compagnie universelle et le concours de tous les hommes et de toutes les femmes de bonne volonté pour pouvoir répondre de manière efficace à notre mission de justice et de réconciliation ici et maintenant.

Port-au-Prince, le 15 février 2019

Rév. P. Jean Denis SAINT-FÉLIX, S.J
Supérieur des Jésuites en Haïti

[jesuites.ca]


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