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Ignacienne au quotidien. La spiritualité ignatienne au quotidien. La prière me révèle ma colère, c’est une bonne chose.

par Shannon K. Evans

26 novembre 2019 — Je me rappelle avoir vu au zoo une femelle léopard qui avait tellement arpenté son enclos que l’herbe morte permettait de retracer ses allées et venues. Ce soir, je me sens comme elle en retraversant le salon pour la mille deux centième fois. Mais je ne me bute pas à une enceinte de vingt pieds : je suis à la merci du bébé qui refuse de s’endormir.

En haut, mon mari Eric est aux prises avec un autre zoo: il essaie de mettre au lit nos quatre petits garçons. Les cris, les coups et les pleurs indiquent que tout ne va pas pour le mieux. Une fois le calme finalement restauré, Eric descend en faisant craquer et grincer les marches: il a l’air fourbu. Malgré le côté assommant de mes propres allées et venues, nous savons tous les deux que, ce soir, c’est lui qui a tiré la courte paille.

« Il ne faudra pas oublier de signer les autorisations et de retourner les photos de classe », dis-je prudemment, histoire de jauger son humeur. Il marmonne quelque chose qui laisse entendre qu’il a compris. Alors, je décide d’aller droit au but. « Est-ce que tu m’en veux d’être restée ici avec le bébé pendant que les grands t’en faisaient voir de toutes les couleurs? »

Il pousse un soupir. Je vois ses yeux fatigués derrière ses lunettes. Il réfléchit. « Je ne sais pas », répond-il franchement. Nous continuons de causer et nous en arriverons à la conclusion que personne n’a vraiment eu tort: nous sommes tout simplement vannés. C’est ça, élever une grosse jeune famille. Le temps de le dire, nous nous retrouvons sur le sofa, craquelins et Netflix à la clé.

Mais ce qu’Eric ignore, c’est que sa réponse a piqué ma curiosité. Quand il m’a répondu qu’il ne savait pas s’il était en colère, j’ai surpris chez moi une réaction, non pas à son sujet, mais face à moi-même. J’aiguille ce sentiment vers la prière.

Avant d’aller au lit, je prends mon Guide pour l’examen, une petite carte plastifiée qui résume les cinq temps de la prière de réflexion de saint Ignace.  Je la garde dans le tiroir de ma table de nuit pour terminer ma journée avec le Seigneur avant de m’endormir. Ce soir, je me rappelle les derniers événements et les sentiments qu’ils ont provoqués. Je reviens tranquillement à ma conversation avec Eric dans la cuisine.

C’est sa liberté intérieure qui m’a intriguée, sa décision de ne pas refouler précipitamment un sentiment de colère afin d’« avoir la paix ». En laissant l’Esprit Saint me parler à travers cette scène, je remarque que moi, j’ai plutôt l’habitude de réprimer ou de nier ma colère. Bon, j’ai aussi mon caractère, et je peux exploser comme n’importe qui, mais habituellement, mon vrai problème, c’est moins de céder à un accès de colère que d’avoir tendance à l’ignorer. Surprise par la liberté de mon mari, j’entrevois que l’habitude que j‘ai de réfréner mes sentiments n’est peut-être pas seulement discutable, qu’elle est franchement malsaine.

J’ouvre ma Bible en cherchant le premier récit d’une colère de Jésus dont je me souvienne: la purification du Temple en Jean 2. Au fil du texte, je m’imagine marchant dans le Temple de Jérusalem avec Jésus et ses disciples; nous devisons sereinement en nous préparant à vivre un moment de vénération et d’adoration. Puis, je vois changer le visage de Jésus quand il décode la scène qu’il a sous les yeux : les changeurs et les vendeurs qui s’enrichissent sur le dos des pauvres. Il laisse éclater sa colère, disperse les pièces de monnaie, renverse les tables, chasse à coups de fouet les bêtes et les gens. Je regarde Jésus, l’homme tout à fait réel, qui accueille ses émotions tout à fait humaines. Et je suis frappée de voir combien ça ne me ressemble pas.

Quelque part en chemin, comme bien des chrétiens, j’ai cru comprendre que pour être saints, il fallait se montrer accommodants, serviables, aimables en toutes circonstances. Pour y arriver, je réprime ce qui pourrait être de la colère, je censure un sentiment compliqué qui me donnera l’air moins aimable. La prière me fait saisir qu’en essayant de ne pas me sentir en colère, j’alimente simplement mon ressentiment et je me coupe de moi-même. Or me couper de moi-même, c’est me couper de Dieu en moi.

Je sais très bien que je ne suis pas appelée à renverser les meubles et qu’il y a une bonne et une mauvaise façon de rediriger sa colère. Mais dans la vie de Jésus, je remarque une saine intégration de l’émotion. L’homme que j’observe n’a rien d’une caricature, d’un être unidimensionnel : il est pleinement humain et il n’a pas honte de ce que ça veut dire. Jésus assume ses émotions, il les intègre à sa relation à Dieu et aux autres pour vivre, aimer et servir librement, sans nœuds intérieurs pour le retenir. Sa sainteté est affaire d’humanité intégrale. Qu’est-ce que ça veut dire pour moi comme mère, comme épouse, comme fille, comme amie?

Le lendemain, je suis bien décidée à mieux faire. Heureusement parce qu’en soirée, je joue les mères célibataires. Tout en berçant le bébé hurleur, en servant les portions du souper et en contrecarrant les mauvais coups de celui qui commence à marcher, je perds des morceaux. Je sens monter en ressentiment des mois de colère et de frustration réprimée. De ma main libre, j’attrape mon téléphone et j’envoie un texto à mon mari, en plein milieu de la conférence qu’il organise depuis des semaines.

« Ça ne va pas et j’ai une bonne charge de colère accumulée à liquider. Peux-tu prendre congé demain matin pour me donner un moment de solitude? »

Dix minutes plus tard, il me répond que ça marche et, le lendemain, je me glisse dans un silence et une solitude dont j’avais le plus urgent besoin. Au moment de reprendre mes activités parentales, j’ai refait mes forces et je suis de nouveau en mesure d’apprécier mes enfants. Parce que j’ai eu l’honnêteté de reconnaître ma colère et ce qu’il me fallait pour la gérer, elle s’est dissipée. Bien entendu, le bébé fait des siennes, son frère continue de me déjouer et les plus grands se chamaillent, mais j’ai le cœur plus léger. Je me sens libérée : capable de servir ma famille sans ressentiment. Maintenant que j’use avec moi-même de justice et de sollicitude, il n’y a plus matière à ressentiment.

Les articles précédents de Shannon Evans:

Demander la grâce du détachement quand le repas en famille tourne au chaos.

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Shannon K. Evans est l’auteure d’Embracing Weakness: The Unlikely Secret to Changing the World. [Étreindre la faiblesse: l’improbable secret pour changer le monde]. Elle a publié dans les revues America et Saint Anthony Messenger et elle a fait paraître des textes en ligne, entre autres, sur les sites Ruminate, Verily, Huffington Post et Grotto Network. Shannon, son mari et leurs cinq enfants vivent dans le centre de l’Iowa.


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