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Ignacienne au quotidien: Liberté spirituelle et santé mentale en quarantaine

par Shannon K. Evans

27 avril 2020 — J’avale en vitesse mon deuxième café pendant qu’au sous-sol l’imprimante dégorge en ronronnant les feuilles de travail pour mes enfants. Ou plus exactement mes faibles efforts pour empêcher que leur petit cerveau ne se réduise en bouillie à mesure que s’écoulent toutes ces semaines sans classes. Une douzaine de feuilles de papier chaud sortent de l’imprimante : encore une fois, les saints concepteurs de devoirs sur Internet ont sauvé la journée.

Après avoir rassemblé tout mon monde autour de la table de la cuisine, je passe d’une chaise à l’autre en essayant de me rappeler les divisions de 4e année et en calmant la crise de celui qui commence à marcher. J’arrive à mon élève de maternelle et je suis consternée de découvrir de furieux barbots sur la feuille que j’avais attentivement sélectionnée pour lui. « Je n’ai pas pu le faire, me lance-t-il. Il y avait trop de bruit et tu ne m’as pas entendu... je me suis tanné! »

Ça n’était pas dans le contrat, me dis-je pour la millionième fois en jetant un œil sur mon portable naufragé, où le livre que j’ai commencé d’écrire il y a des mois est toujours en panne. Après les brumes du post-partum à l’automne et en hiver, j’étais censée consacrer surtout le printemps à mes exploits à l’extérieur de la maternité. Les choses commençaient enfin à retomber en place après la naissance de notre cinquième enfant; j’avais hâte et j’étais bien décidée à reprendre contact avec l’individu que je suis. Des conférences à donner, un programme d’écriture, une retraite personnelle : je comptais mettre pas mal d’énergie à profiter de ces mois si longtemps attendus. Et voilà où j’en étais tout à coup: confinée à la maison comme le reste du pays et résignée à faire de l’enseignement à domicile.

Quand le Centre de contrôle et de prévention des maladies a promulgué les mesures extrêmes de distanciation sociale en mars, le cœur m’a manqué. Mon conjoint allait devoir continuer de travailler puisque nous dépendons de ses revenus; je me retrouverais donc pratiquement seule pour m’occuper des enfants sans pouvoir compter sur les enseignantes, les grands-parents et les gardiennes. Heureusement, comme pigiste, je ne risque pas de perdre mon emploi. Malheureusement, je risque d’y laisser ma santé mentale.

Du jour au lendemain, on m’arrachait tout l’équilibre que j’avais travaillé si fort à me procurer. Comment réagir? Ma santé mentale allait-elle tomber en morceaux? Sur le coup, j’ai eu un sursaut de panique.

Mais la spiritualité ignacienne m’avait préparée mieux que je ne le pensais. La pratique de l’indifférence m’avait enseigné que la vraie liberté est affaire de détachement des choses, des plan ou des résultats, et que cette liberté me permet de faire l’expérience d’une relation amoureuse avec Dieu dans l’instant présent, quelles que soient les circonstances.

« Les ouvriers dans la vigne du Seigneur, écrit saint Ignace, devraient avoir un pied au sol et l’autre levé, prêt à reprendre la route. » C’est la recommandation ignacienne sur la liberté : être prêts en tout temps à changer de changer de direction si Dieu nous fait comprendre que c'est le mieux. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas engagés : au contraire, nous sommes appelés à nous engager profondément dans la réalité actuelle et à l’aimer de tout cœur. Mais la liberté spirituelle nous demande de tenir la bride à nos plans et à nos préférences, et de cultiver la confiance en la bonté de Dieu par-delà les circonstances.

Jésus a vécu ses années de ministère public sous le signe d’une générosité radicale : humilité du don de soi, souplesse et flexibilité plutôt qu’intransigeance et rigidité, les personnes avant les plans. À la lumière de son exemple, l’appel que je reçois aujourd’hui est très clair : pour moi, la liberté spirituelle, c’est de renoncer à tout ce que j’avais prévu pour ce printemps et à accepter les circonstances de ma vie réelle dans un esprit de générosité. Peu à peu, j’apprends à porter des espoirs et des objectifs sans qu’ils m’asservissent. Peu à peu, je goût la présence de Dieu sur un coin de gazon au soleil, dans le livre que je lis à mes enfants et sur une tôle de crêpes en forme de Mickey Mouse.

Le temps viendra pour le livre que je veux écrire. Mais ce matin, dieu m’appelle à la table de la cuisine, il me demande d’être pleinement et tendrement présente aux cinq enfants ahuris dont le petit monde a été chamboulé. Donc je m’assieds à côté de mon élève de maternelle, je lui caresse les cheveux et je le rassure : il a bien raison d’être frustré. Je sais que personne ne m’empêche de faire des choses plus importantes. Je sais que le seul appel auquel je peux répondre, c’est l’appel d’aujourd’hui. Et que, d’une façon ou d’une autre, tout ce qu’il me faut pour m’épanouir est déjà là. Ça, c’est de la liberté.

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Shannon K. Evans est l’auteure d’Embracing Weakness: The Unlikely Secret to Changing the World. [Étreindre la faiblesse: l’improbable secret pour changer le monde]. Elle a publié dans les revues America et Saint Anthony Messenger et elle a fait paraître des textes en ligne, entre autres, sur les sites Ruminate, Verily, Huffington Post et Grotto Network. Shannon, son mari et leurs cinq enfants vivent dans le centre de l’Iowa.


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